INTERVIEW DE J.M.LIGNY

« Ô messieurs occupez-vous de son bonheur là-bas le Ténéré à soif
Ses arbres ont séché les femmes et les enfants attendent son eau »
Extrait de l’album Aman Iman (l’eau c’est la vie) Tinariwen


Aqua™ lorsque la réalité rattrape la fiction…..

En 2030, les bouleversements climatiques ne sont plus une menace mais une réalité. Tornades et cyclones meurtriers ravagent les Etats-Unis. La France est inondée. En Afrique, sécheresse, sida et paludisme déciment les populations. Pourtant au Burkina –Faso l’espoir renait, on a trouvé une nappe phréatique. Laurie, une jeune française et Rudy un hollandais sont chargés par une O.N.G de convoyer du matériel de forage. Mais la source qui pourrait alimenter tout le pays pendant des années, a d’abord été découverte par le satellite d’une multinationale américaine qui en réclame la propriété.
Alors commence la guerre de l’eau.
Pour Laurie et Rudy, c’est le début d’une aventure qui les conduira au cœur d’un continent où la magie côtoie le quotidien.

Roman d’anticipations politiques et sociales, Aqua™ restera comme l’un des livres les plus marquants de l’année 2007. Jean-Marc Ligny prouve une fois de plus que la Sf n’est pas seulement un genre de divertissement mais aussi une littérature intelligente et subversive. 750 pages d’aventure menées tambour battant, sur fond d’harmattan. Roman à la fois passionnant et inquiétant, Aqua™ est l’œuvre d’un écrivain engagé, qui s’interroge sur l’avenir de notre planète et sur les dérives de notre société. Un grand livre.
A 50 ans, Jean-Marc Ligny fait parti des auteurs incontournables de la SF hexagonale, il écrit depuis les années soixante dix et possède à son actif une bibliographie conséquente. Parmi ses ouvrages les plus récents, on citera Inner City(1996) Jihad (2000) ou encore les oiseaux de Lumière(2001). Pour Aqua™ il a reçu pas moins de quatre prix ! Dont le prix Verlanger aux dernières Utopiales de Nantes. Parisien de naissance, Rockeur dans l’âme, c’est depuis la Bretagne où il vit avec sa compagne Licorne, qu’il a bien voulu répondre à nos questions.



Dans Aqua™, l’écologie est au centre du roman. Est-ce que tu avais déjà traité ce sujet auparavant ?
Pas vraiment, en fait. Même si ce sujet, qui est au centre de mes préoccupations depuis quasi mon adolescence, a pu apparaître en filigrane ou toile de fond dans quelques uns de mes romans (Inner City par exemple, ou certains ouvrages parus au Fleuve Noir…), je n’en avais jamais fait jusqu’ici le thème central d’un bouquin, comme dans Aqua™. Va savoir pourquoi…

Et comment est né l’idée du livre ?
De mon angoisse grandissante face au réchauffement climatique, du constat qu’il peut mener à la fin de l’humanité (entre autres formes de vie) d’une façon bien plus probable que, par exemple, un conflit nucléaire (un type de « fin du monde » largement surexploité par la SF). Et de cet autre constat qu’une fois de plus, les instances politiques ne font rien ou pas grand-chose, si ce n’est faire du fric avec du vent (ou plutôt du CO2 sous forme de « quotas d’émission ») et imaginer des solutions pires que le problème, comme les biocarburants, bien évidemment rentables à court terme. Quand j’ai commencé à réfléchir sur Aqua™ en 2001, je ne trouvais pas beaucoup de romans de SF sur ce sujet, qui constitue pourtant une interrogation cruciale sur l’avenir de l’humanité. D’où l’idée et l’envie de m’y attaquer sérieusement.

Tu dresses un tableau très sombre de la planète en 2030 (dérèglement climatique, dérive libérale, fanatisme religieux). Malheureusement ce n’est plus de la SF, l’avenir risque d’être pire. Qu’en penses-tu ?
Qu’il sera pire en effet ! Je suis justement en train d’y réfléchir, de poser les bases d’un prochain roman pour l’Atalante, qui devrait s’intituler L’effet Vénus et prendre comme postulat – malheureusement très probable – que les sociétés industrielles ne feront rien de vraiment efficace pour enrayer ce réchauffement climatique… Lequel va très bientôt atteindre un point où il s’auto-emballera et alors, on ne pourra plus rien faire. Quand les énormes quantités de méthane enfouies dans le permafrost de Sibérie et du Canada et au fond de l’océan Arctique commenceront à se dégager dans l’atmosphère, quand les océans et ce qui reste des forêts se mettront à dégager du CO2 au lieu d’en absorber, alors on atteindra rapidement un état de la planète hostile à la plupart des formes de vie, y compris l’homme. Quand je dis « rapidement », ce n’est pas en terme de siècles, mais à l’échelle d’une ou deux générations, pas plus. Je suis en train d’essayer d’imaginer l’état d’esprit de l’humanité face à son extinction imminente, car comme pour Aqua™, c’est l’aspect social de ce cataclysme qui m’intéresse. Ce ne sera pas joli-joli…

Pourtant il y a de l’espoir dans Aqua™, incarné par Fatimata la présidente du Burkina-Faso et par son peuple qui la soutient. D’après toi, est-ce que dans un futur plus ou moins proche l’Afrique pourrait incarner une alternative à la politique capitaliste que les Etats-Unis et l’Europe ont imposés au reste du monde ?
Elle pourrait en effet, bien qu’actuellement on voit plutôt poindre cette alternative en Amérique du Sud, où les pays basculent l’un après l’autre dans un socialisme plus ou moins bolivarien. Il y a en Afrique bien des gens – dont je me suis inspiré pour le personnage de Fatimata Konaté – qui sont persuadés que le modèle économique ultra-libéral à l’Occidentale ne peut s’appliquer à l’Afrique, que seul un « développement durable » respectueux de l’écosystème est viable sur ce continent. Malheureusement ces gens n’ont pas les moyens de mettre en œuvre cette politique ni la force de résister à l’Occident, qui ne voit en Afrique qu’une source de matières premières grouillante de Noirs qu’ils convient d’éradiquer dans les plus brefs délais : d’où le soutien à des dictatures iniques, la perpétuation (ou la provocation) de guerres sanglantes, le laisser-faire en matière de santé publique qui fait qu’on laisse mourir des millions de gens du paludisme, du sida ou de maladies liées au manque d’eau potable. Ça paraît cynique de dire ça, mais je crois que l’Occident laisse sciemment crever les Africains, s’il ne les aide pas à mourir. Et le fait que les catastrophes liées au réchauffement climatique touchent en premier lieu les pays les plus pauvres me paraît conforter cet état d’esprit abominable : à quoi bon se soucier que l’extension du Sahara condamne à mort des millions de paysans sahéliens, que 50 millions de Bengalais vont périr dans les inondations liées à la montée des eaux, que les îles Tuvalu vont être englouties ? Le gouvernement australien a refusé d’accueillir les quelques milliers d’habitants de ces îles en tant que réfugiés climatiques. Qu’ils crèvent ! Qu’est-ce qu’on en a à foutre, tant que nos paradis fiscaux ne sont pas submergés… Pareil pour le Sahel : s’il n’y a pas d’or ou de pétrole là-bas, rien à foutre. S’il y en a, on y place une dictature à la solde d’Exxon ou de Total, et le tour est joué !

C’est un roman qui est long (750 pages) mais les chapitres très courts avec plusieurs lignes narratives donnent du rythme et rendent la lecture agréable. Est-ce que c’est une forme de construction que tu avais déjà expérimentée par le passé ?
Plusieurs lignes narratives, oui, dans La Mort peut danser par exemple, mais peut-être pas de façon aussi systématique que pour Aqua™… Cette construction s’est imposée d’elle-même, du fait que j’avais plusieurs personnages principaux qui agissaient en même temps, et convergeaient vers une rencontre ou une confrontation. Ça donne une forme de découpage assez cinématographique, je trouve… comme dans Pulp Fiction, par exemple !

Les chapitres commencent tous par un petit texte très court en introduction. Un extrait de discours, un message radio ou une publicité, par exemple. Comment t’est venue cette idée, qu’est-ce que ça apporte en plus au livre ?
Ce sont des illustrations, comme des photos ou des encadrés dans un article. Ça permet de donner un aperçu de l’état du monde plus parlant qu’une description rébarbative insérée dans le corps du texte ou des dialogues censés expliquer dans quel monde on vit. Une pub, un extrait d’interview, un message radio ou un titre de journal sont l’équivalent d’un cliché illustrant tel ou tel propos, ou d’un mini-reportage dans un journal télévisé… Par exemple, la pub sur le dépollueur d’eau au début permet tout de suite de deviner qu’il y a un problème d’approvisionnement en eau potable, c’est plus parlant qu’un long discours…

Fuller, le P.D.G qui réclame la propriété de la nappe phréatique, est un homme abominable et pathétique. Tu as dû bien d’amuser à créer un tel personnage ?
Oui, c’est mon méchant préféré ! J Ceci dit, il n’est pas volontairement méchant, comme tu dis, il est également pathétique, en essayant de rester performant à coups de médicaments, pendant que sa vie familiale se décompose autour de lui… De plus, il croit sincèrement aider le monde ou au moins rendre service à son pays en voulant accaparer cette nappe phréatique. Comme il l’affirme lui-même, il bosse dans l’écologie, même si c’est pour faire du fric… Abominable et pathétique, tu l’as bien cerné.

J’aime beaucoup Hadé, la mère de Fatimata, je trouve quelle incarne parfaitement la sagesse et les mystères de l’Afrique. Tu peux parler un peu d’elle ?
Hum, certains ont trouvé qu’elle faisait cliché, qu’elle n’avait rien à faire là ! Cet aspect fantastique d’Aqua™ est ce qui a soulevé le plus de critiques… Mais je ne le renie pas, au contraire. J’ai passé trois mois et demi au Burkina, et j’ai pu constater que cette dimension « magique » fait partie du quotidien des gens, qui sont en grande majorité animistes dans ce pays. « Marabouter » quelqu’un, lui jeter un sort, soigner (ou faire du mal) par l’intermédiare de fétiches, invoquer des esprits, ce sont des choses banales. Hadé est l’archétype de la guérisseuse comme il en existe plein là-bas, qui possède en fait une connaissance secrète bien plus profonde que le simple fait de connaître des plantes qui soignent. Les cercles de bangré existent réellement au Burkina (chez les Mossis surtout), mais ils sont réservés aux initiés bien sûr. J’ai pu assister à des danses de masques, mais je n’ai vu que la surface des choses. Le reste, je l’ai surtout appris dans des bouquins…

Aqua est un livre engagé, mais c’est aussi un roman d’aventure, avec des scènes superbes notamment lorsque Rudy et Laurie traversent le désert. Pendant ton séjour en Afrique est-ce que tu as pu découvrir le désert ?
Je l’ai approché en 99, au Maroc, en allant faire un tour à dos de chameau à partir de Zagora, une ville aux portes du Sahara. J’ai trouvé ça magnifique, mais la chaleur est assez angoissante. Au-delà de 45°, on se demande combien de temps on va tenir… Ceci dit, pour la traversée de Laurie et Rudy, hormis ma minuscule expérience personnelle, j’ai tout piqué sur des sites web ! ;-)

A la fin du roman on trouve une bibliographie des ouvrages qui t’ont aidé a la rédaction du livre, il y a aussi une discographie, est-ce que la musique est pour toi une source d’inspiration ?
C’est un facteur d’ambiance. Mettre de la musique pendant que j’écris me permet de me soustraire du quotidien, de m’immerger dans un environnement sonore propice. C’est un peu la bande-son du film que je me fais dans ma tête… En vérité, je ne l’écoute pas vraiment, surtout si je suis bien inspiré et vraiment à fond dans l’histoire, mais l’ambiance qu’elle génère influe certainement sur mon style et les émotions que j’exprime. C’est pourquoi je choisis avec soin la musique que je vais mettre pour écrire telle ou telle scène, et c’est pourquoi je mentionne toujours cette discographie, qui a été un élément du processus de création… Quant à la bibliographie, elle a été elle aussi une source d’inspiration, donc je la mentionne pour ceux qui, au-delà du roman, désireraient approfondir le sujet.

Récemment tu as participé au recueil « Appel d’air ». Peux-tu nous parler de ce projet ?
Il a été lancé par Alain Damasio, dans l’urgence entre les deux tours de l’élection présidentielle. Comme lui je m’inquiétais du mauvais tour que risquait de prendre cette élection, mais c’est lui qui a eu l’idée d’exprimer nos angoisses plutôt que de se ronger les sangs chacun dans notre coin. Quand il nous a proposé, via ActuSF, d’écrire un court texte sur ce qui allait nous tomber dessus, à savoir le syndrome de Sarkozy, j’ai dit oui tout de suite. Bon, ceci dit, on n’a pas révolutionné les consciences, à travers Appel d’air on s’adresse forcément à des convaincus, des gens qui a priori pensent comme nous, Supervendeur a été élu et toutes nos craintes se trouvent confirmées, n’empêche que sur le coup ça fait du bien, et je suis heureux que ces trente coups de gueule aient été pérennisés dans cet opuscule. Ça permet au moins de se réconforter en se disant qu’on n’est pas tout seul…

Plus haut tu parlais de l’aspect social d’Aqua™. En France j’ai l’impression que la littérature dite "générale" devient de plus en plus conventionnelle. Est-ce que aujourd’hui la littérature ne peut être subversive que dans l’anticipation ?
Je le crois, oui. Imaginer un avenir amène forcément à réfléchir sur le présent, ne serait-ce que pour y rechercher les germes de cet avenir. À partir du moment où tu « anticipes » sur ce présent, où tu bâtis une société future, tu essaies forcément d’avoir une vision globale sur la société présente, ses grands courants politiques et sociaux, la manière dont elle fonctionne, etc. Et forcément, ça t’amène à avoir une opinion politique. Je ne connais pas bien la littérature dite « générale », je n’ai guère le temps d’en lire, mais d’après ce que je peux savoir du prix Goncourt par exemple, ça m’a plutôt l’air d’être une littérature qui se regarde le nombril, commise par un petit cercle de « branchés » parisiens qui s’auto-congratulent dans les restos chics de la capitale et sur les plateaux télé. Ça me paraît être une littérature morte. Bien sûr, je ne parle pas là de grands classiques tels Le nom de la rose ou Cent ans de solitude ou encore L’étranger, par exemple, qui sont de la littérature universelle, non « générale ». Celle du Goncourt, c’est de la branlette intellectuelle entre gens de bonne compagnie, c’est tout. Ça n’a aucun intérêt à mes yeux.

A part l’effet Vénus dont tu parlais au début de l’entretien, tu as d’autres projets d’écriture ?
Oui, avant L’effet Vénus je dois écrire le premier roman d’une série sur l’Utopie, qui sera un univers partagé avec d’autres auteurs, publié par La Volte. Nous sommes en 2300, ce qui reste de l’humanité s’emploie enfin à construire un monde meilleur… Et ce monde meilleur, nous allons le bâtir ensemble, à plusieurs auteurs. Ma compagne Licorne et moi, nous superviseront la série, afin d’en assurer la cohérence. Une douzaine d’auteurs sont déjà intéressés voire engagés sur ce projet. Je ne citerai pas de noms pour le moment, on attend que les engagements se confirment. À part ça j’ai promis deux romans jeunesse, un pour Stéphane Manfrédo qui va diriger la collection jeunesse chez l’Atalante, et un autre pour Denis Guiot, pour la collection pour ados+ qu’il dirige, publiée par Luc Besson… Sinon j’ai aussi des boulots plus alimentaires (mais qui me plaisent bien) comme novéliser deux séries télés (genre mangas) pour Hachette. Et j’écris aussi périodiquement des scénarios pour des séances de planétarium pour les gosses, des histoires destinées à leur faire assimiler des notions scientifiques.

Pour terminer, un petit conseil de lecture sur l’Afrique, dans la bibliographie d’Aqua ?
Eh bien, Théodore Monod tout d’abord, ses ouvrages sur le désert, comme Méharées (Actes Sud) sont toujours une bible de connaissances et un vrai plaisir de lecture. Le pouvoir du Bangré de Kabire Fidaali (Presses de la Renaissance), si on veut en savoir plus sur cette connaissance mystérieuse. Les Contes initiatiques peuls d’Amadou Hampaté Bâ (Pocket), de la vraie fantasy à l’Africaine ! Et Le viol de l’imaginaire d’Aminata Traoré (Actes Sud), l’ancienne ministre de la culture du Mali, qui m’a servi de modèle pour Fatimata Konaté. Sur les problèmes et solutions de l’Afrique actuelle, par une très grande dame.



Sur la toile :
Le site officiel de Jean-Marc Ligny. www.noosfere.net/ligny/
Le recueil Appel d’air est disponible en ligne sur le site d’actuSF. www.actusf.com
Tinariwen est un groupe de musicien touareg du nord du Mali.www.tinariwen.com
Il existe un trailer Aqua™ réalisé par un fan, à voir sur You tube. www.youtube.com

Interview publiée dans le numéro 55 de la revue Présences d’Esprits

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