Thomas Day est un auteur prolifique, à son actif plus de cinquante nouvelles et une dizaine de romans. Écrivain non-conformiste, son style âpre et violent ne laisse pas indifférent.
Si son gout pour les scènes crues et son habitude à faire couler l’hémoglobine, ont parfois fait polémique, ses livres ont souvent trouvés leur public.
A l’aube de la quarantaine, la violence et la colère qui hantaient ses premiers textes, se sont peu à peu atténués, laissant place à une écriture plus maitrisée et plus aboutie.
En revanche, il n’a rien perdu de son talent de conteur. Avec le trône d’ébène, roman de fantasy, d’inspiration historique, il nous raconte l’improbable épopée de Chaka. Ce jeune guerrier qui, au XIX siècle, en Afrique, fonda un empire avant de sombrer dans une folie meurtrière.
Il a bien voulu nous parler du Trône d’ébène, de sa méthode de travail, de ses projets, mais aussi de son dernier livre terminé cet été
1) Le Trône d’ébène a pour cadre l’Afrique australe de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, à un moment où cette partie du continent s’apprête à subir de grands bouleversements dus à l’arrivée des premiers européens. L’Afrique est très peu utilisée en fantasy. Comment t’est venue l’envie d’écrire sur le continent africain ?
Il y a deux ans, je travaillais sur un roman que je viens de finir cet été La Maison aux fenêtres de papier dans lequel un oyabun (un chef mafieux japonais) siégeait sur le trône de Chaka. À un moment, ce chef de gang devait raconter l’histoire de ce trône à sa petite-amie et, par conséquent, l’histoire de Chaka. Après quelques recherches et quelques essais d’écriture, j’ai décidé que la vie (fantasmée) de Chaka méritait à elle-seule un roman. J’ai donc mis de côté « La Maison aux fenêtres de papier » et je me suis concentré sur l’Afrique Australe. En reprenant La Maison aux fenêtres de papier cet été 2007, le trône de Chaka a été remplacé par le trône d’un démon décoré de 974 nâgas.
C’est regrettable que les auteurs de fantasy s’intéressent si peu à l’Afrique, car s’il y a bien un continent magique c’est celui-là. Le Japon est un pays de science-fiction ; l’Afrique est un continent de fantasy.
2) Chaka est un personnage très ambigu. C’est un guerrier sanguinaire, mais il attache beaucoup d’importance à l’amitié qui le lie à Monbalagé, Bedlu, Mpodi et Dingané. Malgré sa folie grandissante et sa soif de pouvoir, il n’est pas totalement mauvais. Je le trouve même profondément humain, quand penses-tu ?
C’est ce que je voulais faire, montrer un homme, pas un tyran habité par le démon. Je le montre victime des dieux, mais j’aurais pu le montrer victime de son entourage. Mais dans ce cas précis ça aurait donné une uchronie (ou un roman historique bizarre) et ce n’était pas du tout ce que je voulais faire.
3) Les liens qui unissent Chaka à sa mère sont très forts, voir fusionnels. Est-ce que doter ton héros d’un court pénis était un moyen pour toi de renforcer leurs liens en le détournant du sexe et des autres femmes ?
J’ai affublé Chaka d’une petite bite, parce que l’image qu’on a de lui est sur-virile (c’est un grand guerrier, une sorte de Conan africain). Et puis je voyais mal un gars intéressé par les femmes mener des guerres de conquête comme celles que Chaka a menées, puis massacrer son peuple à la mort de sa mère. Pour moi, Chaka n’a jamais coupé le cordon, il est la créature de sa mère et, au-delà d’elle, celle des dieux.
4) J’ai trouvé l’écriture très juste, des les premières pages, on est plongé dans l’ambiance des royaumes africains. Le ton adopté rappelle celui des griots. Est-ce que ça a été difficile pour toi d’adopter ce style et t’es-tu inspiré de contes africains ?
Je n’ai pas lu beaucoup de contes et de littérature africaine. Je me suis concentré sur les livres d’Histoire et les récits de voyage. J’avais peur d’être influencé, sur le plan stylistique, si je lisais des auteurs africains. À la base je voulais parler de mon Afrique, celle que je porte en moi et qui n’a pas grand chose à voir avec la véritable continent africain.
Sur Le Trône d’ébène, il y a un vrai travail sur le style (qui d’ailleurs m’a été reproché par certains lecteurs qui auraient préféré que je garde le ton « griots » jusqu’au bout) ; le récit est contaminé peu à peu par l’arrivée de l’homme blanc, des dates apparaissent, puis des documents, etc. On touche là le cœur de mon projet littéraire : montrer comment la colonisation peut aussi être passive (osmotique ?). On n’a pas forcément besoin d’une armée pour foutre en l’air une culture.
5) Le Trône d’ébène n’est pas un roman historique sur Chaka Zoulou, pourtant tu as gardé les noms des principaux personnages ainsi que de nombreux faits historiques, comme les lois qu’il va imposer à son peuple, les stratégies militaires employées. C’était important pour toi que ton récit colle au plus près de la réalité historique ?
C’est un socle. Si je n’ai pas ce socle, l’édifice risque de se péter la gueule très vite. Je ne fais pas partie de ces auteurs qu’on appelle des « créateurs d’univers » ; je n’ai aucune imagination, pas la moindre idée originale, aucune envie de mettre en place des scénarii « jamais lus », alors je corromps des choses préexistantes, je mets à ma sauce Chaka Zoulou comme j’avais mis à ma sauce Miyamoto Musashi.
Mon art est probablement celui du décalage et de la ratatouille (aussi appelé « mélange des genres »).
6) Comment se passe la partie documentation qui précède la phase d’écriture, et à quel moment décides-tu de passer à l’écriture ?
J’achète les livres et DVDs dont j’ai besoin, je lis, je mate, je prends des notes. Puis j’écris. Je pourrais aller à la bibliothèque, mais je suis un ours, je n’aime pas sortir de mon bureau, donc j’enrichis amazon.fr.
7) Les dieux que tu utilises dans le roman sont-ils issus de la mythologie africaine ou les as-tu inventés ?
Je les ai inventés (sauf Serpent-Des-Eaux-Vives qui est, plus ou moins, le dieu protecteur des Zoulous, si je me souviens bien) ; mais Miyazaki avec Princesse Mononoké m’avait laissé des images si fortes de dieux géants, charnels, que j’ai assumé cette influence et l’ai décalée sur le continent africain. Les dieux du Trône d’ébène ont deux corps : un corps mortel (situé sur notre monde) et un corps immortel (situé au pays des ombres). Cette idée me plaisait, elle rejoignait les théories de Kantorowicz sur les deux corps du roi.
8) Dans cette Afrique où la magie meurt peu à peu, Chaka incarne le dernier répit des dieux. Pourtant, ils le pousseront vers la folie sanguinaire qui causera sa perte, mais aussi la leurs. C’est assez paradoxal, tu ne penses pas ?
Non, parce que les dieux ont besoin d’un Alexandre le Grand pour avoir leur répit, tout en étant conscients que ce genre de personnages historiques est un feu de sarments. De la folie de Chaka naîtra la sagesse de Dingané. Ils ont tout prévu ; leur disparition avant tout autre chose. C’est « the last stand » comme disent les anglais, la dernière bataille. Chaka ne va en aucun carte précipiter leur perte, au contraire il va leur donner la seule chose qu’ils peuvent encore espérer : un répit.
9) Le Trône d’ébène ainsi que « Le dernier voyage de l’automate joueur d’échecs » (une nouvelle qui se déroule aussi en Afrique in Bifrost n° 42) sont deux textes différents de ce que tu as pu écrire auparavant. La colère, la violence et le sexe y sont moins présents que dans certaines nouvelles, je pense à Stairways to Hell ou plus prés de nous La Cité des Crânes par exemple.
Est ce que tu penses revenir à une écriture plus trash dans le futur ?
C’est fait, je viens de finir un roman très dur (et en même temps assez marrant, du moins je l’espère) sur le monde des yakuzas. Le sang et le sperme y giclent comme il faut. Je me suis plutôt bien amusé. C’est un hommage assumé à Quentin Tarantino, Takashi Miike et Kinji Fukasaku.
Maintenant, pour mon prochain roman (puisque La Maison aux fenêtres de papier c’est terminé en ce qui me concerne), je me verrais bien faire un truc jeunesse pour changer de monde et aussi pour voir si je suis capable de pondre 200 feuillets sans foutre une sodomie ou une éviscération à la petite cuiller.
J’ai aussi des projets de co-écriture avec Xavier Mauméjean et Ugo Bellagamba.
La naissance de mon fils Judicaël et l’arrivée imminente de son petit frère m’ont obligé à mettre de l’eau dans mon vin ; j’aurais préféré garder toute la colère de mes vingt ans, mais j’approche de la quarantaine, je vis dans la résidence de Desesperate Housewifes et j’y pousse volontiers mon fils aîné sur son tricycle, alors c’est dur de rester en colère quand tout va à peu près bien.
10) Que reste t-il de l’épopée de Chaka zoulou aujourd’hui dans les livres d’histoire d’Afrique du sud ?
Franchement, je n’en sais rien.
11/ Entre ton activité d'éditeur pour Lunes d'encre, tes collaborations à Bifrost, Quand trouves- tu le temps d'écrire ?
Je me réserve un mois par an, souvent le mois d’août. Le reste du temps, je prends des notes, je prépare mes textes, mais c’est rare que j’écrive.
12/ Pourrais tu nous en dire plus sur les projets de co-écriture avec Xavier Mauméjean et Ugo Bellagamba ?
Avec Ugo, ce devrait être un planet opera. On a bien commencé le travail préparatoire. Pour ce qui est de ma collaboration avec Xavier, c’est encore très flou. On réfléchit à la possibilité d’écrire une nouvelle comme galop d’essai.
13/ Je me rappelle d'une interview sur ActuSF où tu évoquais des projets en littérature générale (un roman en Irlande pendant la guerre civile, un autre sur le Che) où en sont ces projets ? Penses-tu revenir dessus ?
L’Irlande, c’est un roman de littérature générale que j’ai commencé il y a quinze ans, que j’ai détruit et que j’espère un jour écrire. C’est grossièrement l’histoire de deux frères amoureux de la même femme, l’un va monter les échelons de la mafia new-yokaise et alimenter les indépendantistes Irlandais en argent, pendant que l’autre travaillera pour les Anglais. Je manque encore de maturité pour un tel projet.
Quand à mon livre sur le Che, c’est une rêverie, il risque d’être très expérimental ; en tout cas, il nécessite de mon point de vue que je me rende en Argentine et à Cuba pour faire des recherches, ce ne sera pas avant quelques années.
Interview publié dans Présences d’Esprits N°53
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